Naissance d’une œuvre
L’artiste face à un espace vierge et blanc tente de se laisser envahir par cette absence de traces. Dans l’aube d’un vide intérieur de plus en plus prononcé, il recherche l’oubli. L’oubli de sa culture visuelle comme de ses propres œuvres, de tout ce qu’il sait et a appris au long de sa pratique créatrice.
Une disponibilité intérieure s’installe, une grande réceptivité aussi.
De cette virginité sensible naîtra l’œuvre.
Alors commence la couleur, dans une grande dynamique : un fond. Allant à la recherche de l’œuvre peinte, l’aventure de l’artiste commence. Ainsi il ira, d’ajout de matière en retrait de celle-ci, dans cette opération maintes fois répétée, l’œil vif et à l’écoute, à la découverte de ce qui était caché, quelque part ou nulle part.
Par des couleurs souvent joyeuses et dans un ensemble d’actions positives, il ira chercher : la vie.
Thèmes
La vie sous forme d’énergie. Avec ce qu’elle a de calme et de survolté, d’immobilité et de mouvement.
La réceptivité initiale de l’artiste l’engage à être le vecteur par lequel s’inscrit la manifestation d’une vie millénaire : l’énergie. L’artiste se fait le curseur, l’aiguille graphique autant que le capteur. Comme l’électrocardiogramme enregistre les variations du rythme cardiaque, l’électroencéphalogramme celles du rythme cérébral, l’artiste capte sa propre énergie, par l’entremise d’une disponibilité et d’une écoute intérieure des plus aiguës possible, et la retransmet à sa toile par le biais de ses outils corporels : ses doigts.
L’écoute est aussi extérieure : la toile et son évolution propre, puisqu’un geste en impose un autre et que la toile elle-même guide l’élaboration de sa composition. Il ne s’agit pas ici de spontanéité débridée, mais semi-contrôlée.
Le résultat n’en reste pas moins un graphe coloré qui fixe l’énergie du peintre.
En cela, dans la mesure où cette énergie, volatile et changeante, est la sienne, ses peintures en deviennent assimilables à des autoportraits, d’un point de vue énergétique s’entend. Ses œuvres, dont la réalisation même est très dynamique, sont la manifestation de son énergie au jour où il les produit. On peut supposer qu’avec le temps qui passe, « l’autoportrait » fera état d’un vieillissement, au même titre qu’un réel portrait de l’artiste effectué à différents temps de sa vie.
Une autre dimension s’ajoute à ce travail : celle de la nature. Nature décomposée autant que recomposée.
Ces peintures mises bout à bout, côte à côte, font penser, par les entrelacs et les couleurs, les chevauchements, les rondeurs et les courbes, à des pans de nature. Gros plan d’herbe, troncs enchevêtrés, champ vu d’avion, plan d’eau… Plus généralement, c’est par la force brute, sauvage, qui se dégage de ces peintures qu’elle est évoquée.
Mais par les traces de décomposition aussi. On peut voir des traits, des formes qui, plutôt que d’être pleins et nets, sont effacés. On n’en voit plus que les contours. Une mémoire de ce qui a été et qui n’est presque plus. Alors que dessus ou à côté vivent parallèlement des couleurs et des formes définies, intensément colorées. On trouve donc une nature décomposée dans son état, les traces, et recomposée parce que le peintre y juxtapose des éléments plus vivants et plus nets, ramenant dans un même espace et une même temporalité, la toile, des éléments visuels existant dans différents états, à l’image de la nature elle-même, gardant autant l’arbre que les feuilles mortes à ses pieds dans le même espace-temps. Reste qu’il n’y a là qu’une puissance évocatrice : cette peinture reste abstraite, mais la présence de la nature est indéniable.
Si on élargit la lecture, c’est carrément une présence cosmologique qui se met à jour. La présence énergétique est autant dans la nature, sur terre, que dans le cosmos : la nature est le cosmos. Dans cette peinture, la trace d’un objet visuel atteste qu’il a été, tout en gardant pour elle la mémoire de ce qu’il fut. À l’image, dans le cosmos, d’une pluie de météorites qui peut faire état de l’explosion d’une étoile, sans que l’on sache jamais à quoi elle ait pu ressembler.
Ici, la trace en question se veut une empreinte de la vitalité du peintre. L’énergie de l’artiste participe de celle, plus globale et plus persistante, de l’univers tout entier. En tentant d’en fixer l’image, le peintre affirme sa présence autant que son évanescence et, à travers son acte individuel, se trouve à matérialiser une destinée universelle.
Place du discours
Faut-il le dire ?
Ma création se faisant de la virginité à la plénitude, de la réceptivité sensible à la matérialité picturale, mon discours suit le même mouvement. Il ne s’agit donc pas d’un discours a priori, naissant de la volonté d’un projet à réaliser, mais d’un discours a posteriori émanant de l’œuvre même, alors réalisée. L’œuvre se trouvant parler au peintre et non l’inverse. Ainsi s’élabore une œuvre parlant d’elle-même, ayant sa propre voie, voie dépassant souvent celle du peintre. L’espace pictural se suffisant à lui-même, complètement, à l’image des nuages qui sont autant de propositions visuelles autonomes. La vie parle à la vie et de la vie. Sauf qu’ici les nuages sont fixes, immobilisés en instantané, comme une cosmologie figée. Un moment d’une vie évolutive, prise en un instant T, en un espace donné.
Une tranche d’éternité de nos histoires infinies.
© 2001- Thierry André